Historique
Il est heureux pour les Alliés que l’industrie aéronautique allemande n’ait jamais été en mesure de produire de manière efficiente un bombardier lourd à long rayon d’action à vocation stratégique lors de la Seconde Guerre Mondiale. Certes, le Focke-Wulf Fw 200 Kondor fut largement utilisé opérationnellement, mais il ne s’agissait pas d’un bombardier à proprement parler car il résultait de l’adaptation d’un appareil de transport civil. Néanmoins, les Allemands firent plusieurs tentatives de production en série d’un « lourd » à grand rayon d’action dont la plus notable reste le
Heinkel He 177 Greif (Griffon).
En juin 1936, le
Reichsluftfahrtministerium (le Ministère de l’Air de l’Allemagne nazie) lance le programme
Bomber A et émet son cahier des charges. Il réclame de toute urgence un bombardier apte à emporter 1000 kg d’armements sur une distance de 6700 km à 540 km/h et… capable d’effectuer des bombardements en piqué à 60 degrés ! Cette dernière ligne dans le cahier des charges est dès 1936 révélatrice de l’absence de cohérence des planificateurs aéronautiques allemands dans la conception de leurs appareils (car il s’agissait bien ici de développer un bombardier lourd à long rayon d’action), et pèsera sur tout le développement de l’avion. Néanmoins, cinq firmes entrent en compétition pour le réaliser : Messerschmitt, Junkers, Heinkel, Arado, Henschel et Blöhm & Voss.
Dès le départ, Heinkel propose des solutions radicales pour tenter de répondre au niveau de performances requis qui réclame des moteurs plus puissants que ceux alors disponibles. Pour ce faire, l’ingénieur Siegfried Günter lance le projet P.1041. Il s'agit alors d'un appareil doté de deux hélices pour accroître la manœuvrabilité lors des bombardements en piqué, mais sa vraie subtilité réside dans sa motorisation. Les moteurs, deux Daimler-Benz DB 606, consistent en réalité en deux DB 601 couplés ensemble pour n'entraîner qu'une seule hélice. Le train d’atterrissage principal est également inhabituel avec deux jambes à deux roues chacune placées à l’aplomb des nacelles moteurs et qui se relèvent latéralement dans l’aile de chaque côté des nacelles. Ce gros train d’atterrissage est imposé par la masse de l’avion qui ne cesse d’augmenter au fur et à mesure de son développement.
Finalement, le 22 novembre 1937, Heinkel réussit à décrocher le contrat. A compter de ce jour, le projet répond au nom de Heinkel He 177 Greif.
Le premier prototype du He 177 effectue son baptême de l’air le 19 novembre 1939 à Rostock-Marienehe, piloté par Carl Francke. Cet essai est rapidement écourté suite à un dangereux échauffement des moteurs de l’appareil ainsi qu'à de fortes vibrations. Ces problèmes sont récurrents tout au long de sa carrière. En effet, le concept des moteurs couplés de Daimler-Benz ne fonctionne jamais correctement, notamment du fait de la difficulté d’intégrer à la cellule cette configuration inhabituelle, causant surchauffes et incendies.
Dans un premier temps, 8 prototypes sont construits pour initier une phase de développement qui s’avère être chaotique (incendies de moteurs, crashs, dysfonctionnements techniques, pilotes d’essais tués en nombre…), si bien que 6 appareils sont perdus.
La version de pré-série
He 177A-0, commandée en 1939, ne fait pas mieux : sur 35 appareils construits par Arado et Heinkel, plus de la moitié ont le même destin. Ces échecs, directement liés au souhait de doter l’appareil d’une capacité de bombardement en piqué, expliquent pourquoi le développement est si long. Ainsi, il faut attendre mars 1942 pour que le premier appareil de série, un
He 177A-1, ne soit envoyé rejoindre le I/KG 40 à Bordeaux-Mérignac pour mener des essais opérationnels.
La version A-1, construite à 130 exemplaires, présente des faiblesses structurelles qui nécessitent de redessiner le fuselage. En conséquence, une nouvelle version, le
He 177A-3, rejoint les effectifs de la Luftwaffe à partir de la fin 1942. Cette version est produite à pas moins de 170 unités.
Dans le but de spécialiser les appareils, un certain nombre de conversions sont réalisées à partir de ces versions. Ainsi, le
He 177A-3/R-3 est destiné en priorité à la lutte anti-navires grâce à sa capacité d’emport de 3 Henschel Hs 293A (l’He 177 en est alors le principal vecteur). Le
He 177A-3/R-5 est quant à lui armé d’un canon de 75 mm en plage ventrale afin de réaliser des missions de « tank busting » ou pour lutter contre les armements antiaériens. Le
He 177A-3/R-7 est lui capable de délivrer torpilles et mines, principalement pour lutter contre les sous-marins alliés dans l’Atlantique.
Néanmoins, la principale version de l’appareil est la
A-5, propulsée par deux DB 610A/B de 2950 ch chacun selon le même principe que la version initiale. Lourdement armée et dotée d’une capacité d’emport de 6000 kg en soute, elle est construite à 525 ou 826 exemplaires selon les sources. Il semble que l’attrition de cette version ait été beaucoup moins élevée que chez ses « grandes sœurs ».
Les actions menées par l’appareil sur le théâtre d’opération Est révèlent que l’avion est inefficace en termes de bombardements en piqué, mais surtout que ses moteurs s’embrasent très rapidement, limitant de fait les disponibilités. C’est d’ailleurs non sans ironie que les équipages lui ont trouvé le surnom de « cercueil flamboyant » ou encore « feu d’artifice volant ». Malgré tout, il participe activement au ravitaillement de la VIe armée de Von Paulus, encerclée à Stalingrad. C’est d’ailleurs dans le cadre de cette bataille que la version A-3/R-5 (renommée «
Stalingradtyp » pour l’occasion), dotée d’un canon BK de 75 mm, est employée. Avec cet armement il s’agit pour les appareils d’effectuer des passes à basse altitude au-dessus des concentrations de DCA soviétiques afin d’en neutraliser un maximum. L’emploi opérationnel de l’appareil à Stalingrad est néanmoins un désastre. Une partie des appareils engagés s’écrasent au sol sans que la faute ne soit imputable aux défenses antiaériennes soviétiques.
Sur le front Ouest, des appareils sont engagés lors de l’opération
Steinbock entre janvier mai 1944, opération durant laquelle ils sont chargés de bombarder en piqué des cibles dans l’agglomération londonienne. Il semblerait que l’appareil n’eut que peu de succès pour ce type de mission bien qu’il s’avère qu’il fut le bombardier allemand à la survivabilité la plus haute de toute l’opération. Néanmoins, il excelle dans les missions de lutte anti-navires au cours desquels ses Hs 293A coulent ou endommagent gravement de nombreux cargos alliés.
C’est également à compter de juin 1944 qu’une version originale de l’He 177 est livrée à la Luftwaffe. Il s’agit de 5 He 177A-5 à la soute modifiée pour l’emport de 33 tubes lance-roquettes placés dans le fuselage et inclinés à 60 degrés. Appelés «
Grosszerstörer » ils ne semblent jamais avoir été utilisés en opérations bien qu’intégrés à l’Erprobungskommando 25 situé à Tarnewitz.
Une version du Heinkel, le
He 177V-38 aurait été prévue pour transporter une éventuelle bombe atomique qui n’a heureusement jamais été finalisée. Ces suppositions reposent sur la découverte à Prague à la fin du conflit d’un He 177 à la soute grandement modifiée. Cependant, cette information est toujours sujette à caution.
Un exemplaire est capturé par la Résistance avant le Débarquement et testé par l'Armée de l'air française. Il est transféré à la Royal Air Force pour évaluation après la guerre. Après la guerre, l'Armée de l'Air prend ensuite acquisition d'un second appareil, également pour évaluation. Aucun ne semble avoir survécu jusqu'à nos jours.
Finalement, si l’on compare les ressources colossales engagées par le Reich dans le projet avec les succès engrangées par l’appareil, le Heinkel He 177 Greif est probablement un des plus grands échecs aéronautique allemand. Avec plus de rationalité dans son développement, nul doute que l’avion aurait pu devenir une arme mortelle pour le potentiel industriel allié. Sa production, minée par le manque de matériaux stratégiques et les restrictions sur le carburant, cesse fin 1944 après qu’environ 1160 appareils soient sortis d’usine.
Texte d'Ansierra117
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